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Institut d'Études Œcuméniques
L'Université Catholique d'Ukraine

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Discours à l’occasion de la présentation du Compendium en langue ukrainienne par le cardinal Martino à l’Académie Mohyla

par Antoine Arjakovsky, directeur de l’Institut d’études oecuméniques de l’Université Catholique d’Ukraine à Lviv.

Eminences, Excellences, Mesdames et Messieurs les enseignants et étudiants de l’Académie Mohyla, Chers Amis,

C’est un honneur pour moi de pouvoir dire quelques mots sur l’importance oecuménique de la publication en langue ukrainienne du Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise catholique. Je remercie mes amis Sergiy Kvit, président de l’Académie Mohyla, et le Nonce Apostolique, Mgr Ivan Jurkovic de me donner ainsi l’occasion de parler quelques minutes sur un sujet qui me tient à coeur.

Permettez moi de vous rappeler certains chiffres sur la situation gravissime de notre planète afin de bien mesurer l’importance de ce Compendium et d’une stratégie oecuménique commune sur les questions sociales. Chaque année 800 millions de personnes souffrent de la faim et 200 millions de personnes contractent le choléra pour avoir absorbé de l’eau contaminé, chaque année 10 000 espèces animales et végétales disparaissent, chaque jour 30 000 enfants meurent de façon non naturelle, chaque heure c’est l’équivalent de sept terrains de football qui sont déboisés dans le monde. L’écart entre les 10 pays les plus riches et les dix pays les plus pauvres a été multiplié par dix en trente ans.    

Ces faits terribles nous permettent de comprendre pourquoi toutes les Eglises orthodoxes et orientales sont favorables à un engagement oecuménique social en commun avec l’ensemble du monde chrétien. Elles admettent que l’essentiel de leur foi les réunit et leur permet de déplacer les montagnes de l’injustice et de la pauvreté à condition de travailler ensemble. Les Eglises d’Occident et d’Orient ont donc conscience qu’elles ont mutuellement intérêt à s’échanger leurs dons et leur expertise en matière sociale. Je voudrais prendre trois courts exemples.

Premier exemple, celui de la propriété. La doctrine sociale de l’Eglise catholique présentée dans ce Compendium s’est formée progressivement au cours des âges. Elle s’est particulièrement développée et affinée entre les papes Léon XIII et Jean Paul II. Mais c’est dès le XIIIe siècle que saint Thomas d’Aquin a trouvé une synthèse entre deux enseignements jugés souvent contradictoire de l’Eglise sur la propriété. D’un côté les Pères de l’Eglise nous disent que tout bien doit être considéré comme un don de Dieu (et donc n’appartient pas à l’homme à proprement parler, c’est là la vérité utilisée par le communisme). D’un autre côté le livre de la Genèse nous enseigne que l’homme a été appelé à cultiver la terre du jardin d’Eden et doit donc se sentir responsable de la bonne gestion de la création (c’est là la vérité utilisée par le libéralisme).

Saint Thomas a fait la synthèse de ces deux principes en posant le principe que ‘toutes les choses sont communes en temps de nécessité’. Cela signifie que le droit de propriété privée peut être légitime mais qu’il est subordonné comme l’écrit le Compendium « à la destination universelle des biens ». Saint Thomas considérait par exemple qu’il était légitime de voler une pomme si la seule alternative restante pour un homme était de mourir de faim. Victor Hugo s’en est souvenu dans son célèbre roman qui a fait le tour du monde Les Misérables. L’évêque catholique à qui deux policiers ramenaient le jeune Jean Valjean ayant dérobé son argenterie nia qu’il s’agissait d’un vol en rappelant que tout dans sa maison appartenait à Dieu. Il y a là, je crois, une vérité chrétienne qui, si on l’avait prise au sérieux, aurait permis d’éviter bien des tragédies au sein des mondes capitalistes et communistes des XIXe - XXe siècle. Et aujourd’hui pour beaucoup de chrétiens, ce principe de supériorité du droit de vivre sur le droit de posséder, cette contextualisation de la responsabilité de posséder, signifient de combattre ensemble pour développer l’actionnariat des salariés, de baisser le taux de la TVA (NDS) pour les produits de 1e nécessité, de réduire la dette des pays les plus pauvres, etc...

Je rappelle deuxième exemple, que la pensée orthodoxe au XXe siècle a elle aussi apporté de nombreux fruits en matière de doctrine sociale, qu’il s’agit aujourd’hui de faire connaître et de partager. Très longtemps la spiritualité orthodoxe a rejeté la modernité sécularisée. On pourrait ajouter : à juste titre, compte tenu du bilan des idéologies totalitaires. L’apophatisme orthodoxe a été une antidote efficace à toutes les tentatives d’objectivation de Dieu et de sa création. Mais des auteurs tels que Nicolas Berdiaev et Serge Boulgakov, deux anciens kiéviens émigrés à Paris, ont aussi compris que le rejet du monde déchu ne suffisait pas encore à le transfigurer. Ils ont développé deux doctrines philosophiques et théologiques qu’on désigne par les termes de personnalisme et de sophiologie. Au nom de leur défense de la dignité de toute personne humaine ils ont tous deux écris des textes dans les années trente condamnant l’antisémitisme. Ils ont également été les co-fondateurs avec la mère Marie Skobtsoff de l’Action Orthodoxe, une organisation d’aide sociale oecuménique auprès des plus démunis. Ils ont été les premiers à soutenir sainte Marie à créér son réseau de Résistance à l’arrivée des nazis à Paris afin de protéger les juifs. Je ne peux pas non plus ne pas citer, en présence du cardinal Husar, le métropolite grec catholique Mgr Andry Sheptytsky, de bienheureuse mémoire, qui cacha lui aussi de nombreux juifs pendant la seconde guerre mondiale à Lviv 

Cette approche positive, oecuménique et pragmatique des spirituels russes et ukrainiens doit aujourd’hui rayonner dans l’ensemble du monde orthodoxe et chrétien. Encore une fois ceci n’empêche pas la discussion et les désaccords entre les chrétiens. L’oecuménisme ne signifie pas de compromettre sa foi. Bien au contraire l’esprit oecuménique est de confronter sa foi à celle des autres chrétiens afin de la mettre à l’épreuve et de mieux servir ensemble les plus démunis.[1] 

Dernier exemple, la question douloureuse de l’alcoolisme. La condamnation des Eglises de ce fléau social est unanime. Dans le document de l’Eglise russe par exemple, Les bases de la Conceptions sociales, on trouve des paroles très fortes de saint Basile le Grand, sur l’alcool ‘qui chasse l’Esprit Saint’, ou de saint Jean Chrysostome sur ‘la volonté perverse de l’homme ivre’.[2] Mais ce sont des protestants qui ont mis au point en 1935 la société des Alcooliques Anonymes qui réunit aujourd’hui deux millions de membres dans 140 pays et qui donne des outils efficaces pour lutter contre ce mal. Un ami chrétien orthodoxe me disait récemment que c’est en allant aux alcooliques anonymes qu’il s’est mit à prier Dieu de façon quotidienne et existentielle grâce à la fameuse prière de la sérénité des AA.Mon Dieu, donne-nous la sérénité d’accepter les choses que nous ne pouvons pas changer, Le courage de changer les choses que nous pouvons, Et la sagesse d’en connaître la différence.[3]    

Le temps est donc venu de réunir deux grands courants du mouvement oecuménique, le courant théo-centrique et le courant humano-centrique au sein d’un troisième grand courant de la conscience chrétienne universelle, le courant missionnaire de l’Eglise. La publication en langue ukrainienne du Compendium de l’Eglise catholique permettra j’en suis sûr de prendre conscience que l’ensemble des Ukrainiens, croyants ou incroyants, ont beaucoup à recevoir de la sagesse de Pierre. Et la venue à Lviv et à Kiev de son Eminence le cardinal Martino, qui partout où il se déplace témoigne infatiguablement de l’unité de l’Eglise lorsqu’elle se tient auprès des plus pauvres, est de ce point de vue un moment important dans cette prise de conscience. Les Ukrainiens connaissent l’efficacité sociale de l’Eglise catholique, l’Eglise de Mère Thérésa de Calcutta et celle des deux Caritas présentes en Ukraine. Tout comme en 2001 lorsque le pape Jean-Paul II est venu en Ukraine, vous donnez Votre Eminence par votre présence un signe d’espoir à de nombreux chrétiens mais aussi à de nombreuses personnes non croyantes engagées socialement. Cet espoir consiste en ce que tout en ce monde ne dépend pas de forces aveugles, qu’il s’agisse de la mondialisation ou des forces du diable. Pour vous l’avènement d’une société juste est possible dès lors que les hommes acceptent de prendre leurs responsabilités et de s’ouvrir au Christ dans l’Esprit. Permettez-moi à ce titre et au nom de tous de vous remercier de tout coeur.


 

[1] On peut par exemple avoir des points de vue différents sur la place de la femme dans l’Eglise ou sur certains concepts comme celui de « guerre juste ». Mais ces désaccords ne doivent pas faire oublier que l’ensemble des chrétiens ont des principes supérieurs en commun, à savoir pour garder nos exemples, que en Christ il n’y a homme ni femme, et que pour avoir la paix, ce n’est pas la guerre qu’il faut préparer, mais la paix et la coopération.

[2] Les bases de la conception sociale de l’Eglise orthodoxe russe, chap. XI, 6.

• Inauguration de l'Institut d'Etudes Œcuméniques
• Discours à l’occasion de la présentation du Compendium en langue ukrainienne par le cardinal Martino à l’Académie Mohyla